Archives Mensuelles: avril 2014

Harlem & Bangladesh

Extrait d’une intervention du philosophe Bernard Stiegler, concernant les travaux de l’économiste Amartya Sen sur l’économie du bien-être, qui lui ont valu le Prix Nobel d’économie en 1998.

Le taux de mortalité serait plus élevé à Harlem, Manhattan, monde consumériste par excellence, plutôt qu’au Bangladesh où les gens auraient développer des capacités, des savoirs vivre, des relations de solidarités sociales.

Et où vit-on le mieux moralement ?

 

Publicités

BRNS – Our Lights

Belo Monte, le barrage géant du Brésil qui a vaincu les Indiens

Belo Monte, le barrage géant du Brésil qui a vaincu les Indiens

LE MONDE | 24.04.2014 à 13h47 • Mis à jour le 27.04.2014 à 09h13 |

Par Nicolas Bourcier (Altamira (Brésil) Envoyé spécial)

Le barrage de Belo Monte, sur le Rio Xingu, devrait être achevé en 2015.

Le jour se lève et sculpte des volumes dans la masse des blocs de pierre. Difficile d’imaginer plus grand que ce cratère flanqué de contreforts terreux et bétonnés, ciselés par la main des hommes et le bras des machines. Aussi loin que porte l’œil à l’horizon poussiéreux, ce ne sont que saillies et turbulences.

La vague des travailleurs matinaux débarqués d’une escadrille de bus donne à ce tableau des airs de ballet lunaire. Comment croire qu’il y a seulement cinq ans ce lieu était au cœur de l’Amazonie profonde du nord du Brésil, un monde quasi vierge et impénétrable, dans les méandres ombrageux du rio Xingu ?

Le barrage de Belo Monte, objet de tant de controverses, est bel et bien en cours de construction et devrait produire, dès 2015, ses premiers mégawatts. Quelque 25 000 ouvriers s’y emploient, jour et nuit. Une armée de tâcherons dispersés à l’intérieur de la « grande boucle » du fleuve légendaire, ce coude naturel formé de rapides gorgés de poissons de toutes espèces.

L’ouvrage hydroélectrique, avec son barrage principal de 3,5 km de large, son canal de dérivation de 20 km, ses digues et sa retenue d’eau de 516 km², prévoit d’alimenter dix-huit mégaturbines ces cinq prochaines années. Belo Monte, 11 233 mégawatts, sera au troisième rang mondial derrière les Trois Gorges, en Chine (22 720 MW), et Itaipu (Brésil et Paraguay, 14 000 MW). De quoi éclairer 18 millions d’habitants ou répondre à un cinquième des nouveaux besoins énergétiques du pays. Pour plus de 10 milliards d’euros, c’est le plus grand projet d’infrastructure du gouvernement de Dilma Rousseff.

Les dizaines de recours en justice déposés par les défenseurs des communautés indiennes, les ONG et groupes environnementalistes n’ont rien empêché. A peine ont-ils retardé le processus : « Soixante jours de retard sur le calendrier des opérations », glisse José Biagioni de Menezes. Grand gaillard, flegmatique, le responsable des travaux de Belo Monte affiche un léger sourire sur ses lèvres minces. A 62 ans, José de Menezes, casque vissé sur la tête et moustache à la gauloise, fait partie des meilleurs professionnels brésiliens du béton et des pressions fluviales.

Selon José de Menezes, responsable du chantier, les opération n'ont pris que soixante jours de retard sur le calendrier, malgré les controverses et les recours des ONG.

Sûr de lui mais affichant une certaine modestie et de la simplicité, cet amateur de pêche, ingénieur de l’Etat du Minas Gerais, père de deux filles dentistes, a travaillé sur les barrages d’Itaipu et de Tucurui, mais aussi sur celui de Balbina, au nord de Manaus, considéré par certains comme l’une des plus grandes calamités environnementales du pays, avec ses 2 400 km² de terres inondées pour une production très faible.

« De mauvaises décisions politiques et techniques durant une période trouble [la dictature militaire s’est achevée en 1985] », tranche-t-il. Electeur du Parti des travailleurs (PT, centre gauche, au pouvoir), José de Menezes admet que la formation de l’ex-président Lula était contre Belo Monte durant ses années d’opposition. « Mais une fois au pouvoir [en2003], le parti a compris son utilité. » Avant d’ajouter un argument-clé des défenseurs du projet : « Le développement du Brésil est proportionnel à l’énergie produite. Les deux sont intimement liés. »

Nous y sommes. La frontière est tracée. L’entaille béante de Belo Monte sépare deux mondes. D’un côté, le dynamisme de la septième économie mondiale, ses besoins énergétiques gigantesques, sa volonté de désenclaver ses régions les plus pauvres et d’offrir des emplois à des milliers de Brésiliens. De l’autre, la protection des Indiens menacés d’être chassés de ces terres où ils vivent depuis des temps immémoriaux et la préservation du bassin amazonien, poumon vital pour l’Amérique du Sud et la planète entière.

Il faut rouler, se glisser derrière les lignes, prendre ces pistes de terre et se perdre dans cette forêt reculée. Longer la coulée d’asphalte transamazonienne, cette autoroute de la démesure toute proche et qui devait, selon la formule du président Emilio Garrastazu Medici (1969-1974), ouvrir « des terres sans hommes pour des hommes sans terre », oubliant au passage les peuples indigènes.

Partout, les prémices de bouleversements à venir. La crainte d’une raréfaction des poissons, nourriture et source de commerce des aldeias, ces lieux de vie communautaires indiens en aval du barrage. Les doutes sur les terres qui seront inondées en amont, engloutissant certains quartiers d’Altamira, cité amazonienne bouillonnante de 160 000 habitants, autrefois bourg paisible et désormais engluée dans le trafic urbain, gangrenée par la violence et la flambée des prix.

Ce paysage mutant est hanté par un fantôme. Celui d’une jeune Indienne en colère menaçant un ingénieur à peine plus âgé. La scène remonte au début de l’année 1989. Altamira est alors en ébullition. Aucune des neuf ethnies indiennes de la région ne manque à l’appel. Le grand cacique Raoni, figure de proue des communautés d’Amazonie, avec sa coiffe de plumes et son célèbre plateau labial, est là, lui aussi. Même la pop star anglaise Sting est présente dans cette grande salle municipale pour écouter le jeune ingénieur José Antonio Muniz Lopes et une poignée de représentants d’Eletronorte, l’entreprise publique alors chargée du projet, venus expliquer pour la première fois leurs intentions.

L’époque est au changement. Cette année-là, le Brésil tient sa première élection présidentielle directe depuis l’instauration du régime militaire, en 1964. Et ce projet pharaonique sur le Xingu, hérité de la dictature, réveille les symboles, les mouvements civiques et les préoccupations environnementales. L’image d’un Etat puissant contre des communautés indiennes sans défense crée un émoi international. A Brasilia, toute la gauche s’oppose au projet. Muniz était l’homme choisi par le gouvernement pour défendre l’ouvrage. Celui dont le discours était le plus attendu. Plus tard, il dira qu’il savait que les Indiens essaieraient de l’interrompre, qu’ils chercheraient à l’humilier. Mais aussi qu’il avait reçu l’assurance que sa vie ne serait pas menacée. « J’avais déjà rencontré à l’époque plusieurs chefs indiens », nous confiera-t-il.

Giliarde Juruna est le chef d'un village de la tribu Xikrin, fortement opposée à la construction du barrage.

Seulement voilà : quelques minutes à peine après le début de la réunion, une femme indienne qui dit s’appeler Tuira se lève, s’approche de l’estrade, fait tournoyer la lame de sa machette et la colle sur la joue du responsable. Son corps est nu, sa main ferme. Elle crie en langue kayapo : « Nous n’avons pas besoin de votre barrage. Nous n’avons pas besoin d’électricité, elle ne nous donnera pas notre nourriture. Vous êtes un menteur ! » Muniz a beau garder son calme, le face-à-face est saisissant. Malgré les annonces, l’Etat finira par battre en retraite. L’image de la machette posée sur cette joue, immortalisée par les 150 journalistes présents, fera le tour du monde. Elle nourrira la légende de la « résistance » indienne au programme hydroélectrique.

Vingt-cinq ans ont passé depuis le geste de Tuira. Le temps a fait son œuvre. Les ingénieurs ont révisé leur projet. L’impact de l’ouvrage a été réduit. Des terres indiennes qui devaient être inondées seront préservées grâce au canal de déviation. Les Indiens, eux, se sont divisés. Une très large majorité des aldeias s’est même décidée à soutenir le projet.

Ingre Koriti hausse à peine les épaules. Jeune Indienne Xikrin, l’une des tribus les plus importantes de la région, installée sur la terre indigène Trincheira Bacajá, au sud du fleuve, elle semble résignée. « La pêche va mourir, c’est évident, dit-elle. L’eau va se raréfier, se réchauffer, les poissons vont mourir ou disparaître de la région. » C’est Ingre, du haut de ses 23 ans, qui explique aux siens les projets liés au barrage : « Personne n’est venu le faire », dit-elle. Avec ses cheveux de jais, longs et fins, une faconde à toute épreuve, cette fille du cacique Naoré Kayapo aurait pu prendre la relève de Tuira. « J’ai grandi avec cette image de Tuira, dit-elle. Cela nous a donné de la force. Mais le souffle est aujourd’hui passé. »

Meurtrie par les divisions apparues au sein de son peuple, Ingre n’a pas de mots assez durs contre les autorités et contre le consortium qui a remporté l’appel d’offres après le feu vert du gouvernement Lula en 2010, Norte Energia, qui regroupe des géants de l’énergie, comme Eletrobras et du secteur minier, comme Vale, ou encore des fonds de pension, comme Petros. « Ce sont eux qui ont versé de l’argent aux aldeias pour détourner leur attention du barrage. »

Avant même d’appliquer un programme de compensation sociale et environnementale de 4 milliards de reais exigée par le ministère de l’environnement, Norte Energia a distribué, en 2011 et 2012, pour 30 000 reais (9 700 euros) par mois de biens matériels aux villages de la grande boucle. Un « plan d’urgence » dont la liste devait être remplie par les caciques des villages. De quoi alimenter envies et jalousies. Et transformer Altamira en foire de négoce entre Indiens et industriels.

Les villages indigènes du rio Xingu se sont scindés. Les 19 aldeias ont éclaté en 37 entités, dont 34 ont consenti à collaborer avec le consortium. « Dans mon village, la majorité a refusé cet argent, glisse Ingre. Mais certains ont vu des motos arriver dans les villages voisins, des télévisions et des moteurs de bateau. Cela a créé des tensions. Un jour, on a appris que cette manne s’était tarie, sans explications. Nos terres sont vulnérables et les Indiens toujours plus dépendants. »

Calé sur la chaise de son petit bureau d’Altamira, Fernando Ribeiro admet que cet arrêt financier soudain, en septembre 2012, était une erreur. A 34 ans, ce jeune membre de la direction du secrétariat indigène à Norte Energia évoque des « querelles » entre les peuples indigènes et le consortium, et regrette l’absence d’explications. Lui-même a pris ses fonctions peu après l’arrêt du plan.

Le gouvernement et le consortium veulent terminer l’usine, et les Indiens, améliorer leur quotidien. Mais la Funai, l’organisme public chargé de la protection des indigènes, s’avère sous-dimensionnée pour répondre aux besoins. « Je ne sais pas ce qui est le plus important pour les Indiens, s’il faut une télé ou des graines de manioc. La Funai, elle, le sait, et nous fournit les listes. Mais ils n’ont que vingt-deux fonctionnaires », dit-il.

Devant un mur de cartes de cette vaste région qu’est l’Etat du Para, il énumère la quarantaine de prérequis imposés par les autorités. De l’édification d’écoles et de postes de santé dans des villages à la construction de routes et d’un système d’assainissement des eaux à Altamira, en passant par l’élaboration d’un programme d’observation de la qualité du fleuve Xingu : « C’est, affirme-t-il, la licence environnementale la plus exigeante de l’histoire du Brésil. »

Dehors, sous une terrasse ombragée surplombant le fleuve, Joao dos Reis Pimentel, responsable des projets sociaux et environnementaux du consortium, se plaît à rappeler que le nombre d’Indiens atteints par le paludisme a baissé de 80 % en trois ans. En 2010, insiste-t-il, le réseau des eaux usées ne couvrait que 14 % d’Altamira, une époque où la ville se faisait encore appeler la « Cité des urubus », du nom des oiseaux charognards. Le dirigeant résume sa pensée en une phrase : « Nous sommes là pour faire ce que l’Etat n’a pas fait pendant des décennies. »

Plus bas, le long de la rive, le quartier d’Aparecida, construit de briques et de bois, de maisons sur pilotis ou d’habitats dérisoires posés sur monticules, vit ses derniers jours. Il sera inondé une fois le barrage opérationnel. Les négociations pour reloger ses 7 800 familles sont en cours. José, fabricant de tuiles en terre cuite, dit avoir accepté l’indemnisation financière proposée par le consortium : 20 000 reais. Il s’apprête à s’installer chez sa sœur en attendant de trouver un toit. Comme 57 % des habitants d’Altamira, selon une enquête d’opinion, José affirme soutenir le barrage, surtout pour les emplois créés. En revanche, il rejoint les 44 % des personnes interrogées qui estiment que la situation d’Altamira va empirer une fois les travaux terminés.

De nombreuses voix se sont élevées contre les habitations construites au pas de charge ces derniers mois. Quelque 4 100 maisons estampillées Norte Energia, réparties dans cinq quartiers de la périphérie d’Altamira et prévues pour être livrées à partir de juillet. Des successions de carrés de béton sur une terre rouge vif, trois-pièces-cuisine aux murs fins, sans charme aucun. Selon le décompte des autorités, 12 000 personnes sur les 20 000 affectées par le barrage y seront logées.

« Vous vouliez quoi, que nous passions au nucléaire ? », rétorque Joao dos Reis Pimentel à ceux qui soulèvent ces questions, avant d’ajouter : « Belo Monte est un projet emblématique qui dépasse la question indigène et les questions sociales. Et oui, il symbolise quelque chose que l’on aime détester, surtout à l’étranger. » Il répète que le Brésil a besoin de croître, qu’il est le seul pays à disposer d’une énergie propre sur les sept premières puissances mondiales et qu’il serait insensé de renoncer à une telle ressource. Comme tous les employés du consortium, il dit ne pas pouvoir mesurer avec précision l’impact du barrage. « Mais nous avons tout fait pour réduire sa taille et préserver les terres indigènes. Il n’y a que 250 Indiens touchés directement. »

Des chiffres qui exaspèrent les opposants historiques à Belo Monte. Coordinateur de l’Institut environnemental et social d’Altamira, Marcelo Salazar répète qu’un barrage de cette taille provoque des dégâts bien au-delà de sa géographie proche. « De tels travaux ouvrent des brèches, soutient-il. Il y a la déforestation, l’entrée du trafic illégal. Prenez Belo Sun, le plus grand projet d’exploration d’or du Brésil situé en bordure du Xingu. N’a-t-il pas été signé après le feu vert du barrage ? »

Dans sa petite cathédrale, sise en face du Xingu, non loin d’Aparecida, Dom Erwin Kräutler, évêque du diocèse du Xingu, serre les mains qui se tendent vers lui. « Ce serait évidemment ridicule de mettre une cloche sur les Indiens pour les préserver, lâche-t-il. Le pays a besoin d’énergie et des barrages doivent être construits, mais pas de cette façon. »

Avec sa longue silhouette et sa coupe au bol, cet infatigable défenseur de la cause indigène, installé ici depuis quarante-neuf ans, Dom Erwin, comme on l’appelle, est une figure familière d’Altamira. En 1989, au moment du geste de Tuira, l’homme d’Eglise soutenait encore le PT. « Ce parti est l’une de mes plus grandes déceptions. Lula nous a menti en affirmant que le projet ne serait approuvé que s’il bénéficiait à tout le monde. » Il se souvient de la venue du président en 2010, et de la façon dont il a fait basculer certaines ONG en faveur du barrage. « Nous avons perdu, mais on continue. Les Indiens ont le droit de jouir de ce progrès, à condition qu’ils ne perdent pas leur identité. »

Antonia Mello acquiesce. Militante, responsable de Xingu Vivo, une ONG installée non loin de la cathédrale, elle se bat contre le barrage depuis plus vingt ans. Infatigable, elle énumère les griefs contre Belo Monte comme d’autres égrènent leur chapelet. Non sans amertume. Sœur de lutte, elle a croisé Tuira à plusieurs reprises. Un jour de 2010, elle l’a vu parler des subsides avec les représentants d’Eletrobras. Trois ans plus tard, Tuira exigeait de mettre fin aux négociations avec le consortium. « Comme tant d’autres, elle a hésité. Mais elle s’est reprise. »

Il faut deux bonnes heures pour atteindre en voiture les premières aldeias du Xingu. Une route en partie asphaltée, pour les besoins du chantier. Là, le village Murato des terres indigènes Paquiçamba a des airs de bourg champêtre avec sa quinzaine de maisons en bois, ses paraboles, son école et son terrain de football.

Murato a la réputation d’être coriace. En 2011, une demi-douzaine d’ingénieurs du consortium y avaient été enfermés plusieurs jours. « Ils ont promis tellement de choses et rien n’arrivait, nous avons donc agi », dit Giliarde Juruna, jeune cacique du village. Les ingénieurs ont été relâchés mais un camion et un bulldozer sont restés entre les mains des Indiens, tels des trophées de guerre. « Ils disent que nous sommes violents, dit-il, mais ce sont eux les agresseurs, avec leurs machines ! » Tous ici se souviennent de Tuira et de sa machette. « Mais comment vouliez-vous que les Indiens refusent autant d’argent ? », poursuit-il en évoquant le plan d’urgence. Giliarde dit avoir refusé les avances du consortium : « Nous demandons un agrandissement de notre terre pour compenser le manque d’eau à venir. Mais personne n’a répondu jusqu’à ce jour. »

Il est tard. Les écrans de télévision illuminent les salons de Murato. Des jeunes flânent sur les rives du fleuve. Sans un mot, le chef Giliarde Juruna monte sur le bulldozer confisqué, une machette en bandoulière. Il accélère droit devant avant de disparaître au creux de la colline.

Sur le chantier, les 25 000 ouvriers s'affairent jour et nuit.

http://www.lemonde.fr/ameriques/article/2014/04/24/coup-de-machette-dans-l-eau_4406750_3222.html


Soko – I thought I was an alien

Full Album (2012)

Relire « Cent ans de solitude »

DÉCÈS DE GARCÍA MÁRQUEZ

Gabriel Garcia Marquez, prix Nobel de littératture en 1982, est mort le 17 avril à l’âge de 87 ans. A l’occasion des quarante ans de son chef d’oeuvre « Cent ans de solitude », l’écrivain colombien Juan Gabriel Vásquez proposait une lecture radicalement nouvelle du livre de son aîné. Non plus comme un exemple du réel merveilleux latino-américain, mais comme un grand roman historique.
18 avril 2014
 L'hommage du journal colombien El Pais à Gabriel Garcia Marquez, prix Nobel de littérature mort le 17 avril 2014. (Photo AFP/Luis robayo) L’hommage du journal colombien El Pais à Gabriel Garcia Marquez, prix Nobel de littérature mort le 17 avril 2014.
(Photo AFP/Luis robayo) AFP
Il y a quelques mois, j’ai mis le point final à un roman qui m’a posé des problèmes inédits, et c’est sur cette brève note autobiographique que je voudrais entamer ces lignes. Son titre provisoire est Historia secreta de Costaguana [Histoire secrète du Costaguana]. Le Costaguana, certains s’en souviendront, est le pays sud-américain imaginaire où commence l’action de Nostromo [Autrement, 1999], l’un des grands romans de Joseph Conrad.

Mon roman part d’une hypothèse : la possibilité, souvent évoquée, que Conrad ait foulé le sol colombien à l’âge de 19 ans et que, longtemps après, il ait écrit Nostromo en s’appuyant, pour une large part, sur l’histoire politique colombienne du XIXe siècle. Le narrateur de mon roman est un homme assez étrange, qui dit avoir été la principale source d’information de Conrad. Sur trois cents pages, il nous raconte ce qu’il a raconté à Conrad et qui s’avère être l’histoire de sa vie, bien sûr, mais aussi, et simultanément, l’histoire de la Colombie, des premières guerres civiles du XIXe siècle à la séparation d’avec le Panamá en 1903.

Une autre manière de lire Cent ans de solitude ?
Ainsi, pour la première fois depuis que j’ai commencé à publier des livres, je me suis retrouvé à traiter, quoique de façon brève et détournée, certains des thèmes abordés dans cette grande Némésis des écrivains colombiens qu’est Cent Ans de solitude. Et aussitôt je me suis mis à faire ce que je n’avais jamais fait, lire Cent Ans de solitude en tant que romancier. En effet, jusqu’alors, je l’avais toujours lu avec l’attitude détachée et un peu ironique de celui qui écoute patiemment les récits d’un grand-père : en admirant son caractère incontestable de chef-d’œuvre, mais conscient que ce chef-d’œuvre ne m’était d’aucune utilité. J’ai dès lors été amené à me poser la question suivante : y a-t-il une autre manière de lire Cent Ans de solitude ?

J’ai donc consacré un certain temps à cela : à mal interpréter le roman, à le transformer en quelque chose de différent de ce que nous avons lu pendant près de quarante ans. La première chose que je devais faire, c’était m’affranchir des idées reçues, et notamment de l’étiquette la plus nocive collée au roman, celle du “réalisme magique”. Mais je ne l’ai pas fait en me rappelant, comme on le fait si souvent, que le réalisme magique n’est même pas un concept latino-américain, mais allemand. Je ne l’ai pas fait non plus en me rappelant que le critique d’art Franz Roh est l’un des premiers à l’avoir manié, non pas pour parler de littérature mais pour définir la nouvelle école de peinture qui était en train de surgir, par opposition à l’expressionnisme. Je n’ai pas eu recours à ces arguments, parce que le débat sur la nationalité des termes me paraît vain, et surtout peu intéressant. Il m’a en revanche paru plus intéressant de me reporter à [l’écrivain cubain] Alejo Carpentier et à son essai très souvent cité, Du réel merveilleux latino-américain.

On dit généralement que Du réel merveilleux latino-américain est une sorte de programme ou de système qui préfigure ou anticipe les règles du jeu du réalisme magique. Il est paru pour la première fois, sous forme de préface réduite, dans les premières éditions du Royaume de ce monde (1949), et nous autres lecteurs avons généralement accepté sans broncher le fait que la préface de Carpentier soit ce qui a permis l’avènement des grands livres de cette tradition, et en particulier de Cent Ans de solitude. Mais il m’est apparu dernièrement qu’il y avait là une incohérence assez curieuse. Du réel merveilleux latino-américain, disons-le une fois pour toutes, est un acte de contrition.

En 1927, Alejo Carpentier est incarcéré pour avoir manifesté contre le dictateur cubain Gerardo Machado ; là, dans sa cellule, en l’espace de neuf jours, il écrit son premier roman, Ecué-Yamba-Ó. Dès qu’il sort de prison, Carpentier part pour Paris, et nous soupçonnons qu’il le fait pour fuir non pas Machado, mais Ecué-Yamba-Ó. Ce roman, d’entrée de jeu, lui a semblé une erreur, un nouvel exemple de la rhétorique fatiguée du réalisme latino-américain. A Paris, Carpentier fait la connaissance des surréalistes et est ébloui par leur recherche d’une réalité qui ne dédaignerait pas le monde des rêves, mais qui se laisserait enrichir par lui, une réalité qui admettrait tout ce que le réalisme du XIXe siècle avait rejeté en bloc.

http://www.courrierinternational.com/article/2014/04/18/relire-cent-ans-de-solitude

« ne pas avoir peur de se battre »

Daniel Cohn-Bendit: son discours d’adieu au Parlement européen

Le président des Verts au Parlement européen a prononcé son derniers discours devant les eurodéputés, et les a appelés à « ne pas avoir peur de se battre » pour l’Europe.

Le 16/04/2014 à 13:16
Daniel Cohn-Bendit a prononcé son dernier discours devant le Parlement européen mercredi. (BFMTV)

Daniel Cohn-Bendit a prononcé son dernier discours devant le Parlement européen mercredi. (BFMTV)

La voix légèrement tremblante, Daniel Cohn-Bendit a prononcé son dernier discours mercredi devant le Parlement européen. Un adieu tout en symboles pour celui qui est devenu en 25 ans une figure emblématique d’une institution qu’il n’aura pas toujours épargnée dans ses discours parfois virulents et controversés.

Pour sa dernière prise de parole dans l’hémicycle, l’eurodéputé EELV a tenu à défendre bec et ongles l’Europe, en évoquant les deux guerres mondiales qui ont déchiré le 20e siècle. « Le nationalisme, ce n’est pas seulement la guerre, c’est l’égoïsme. L’hégémonisme, c’est l’égoïsme. Et si nous avons une crise politique aujourd’hui en Europe, c’est peut-être parce qu’il y a des tendances hégémoniques en Europe. Si nous continuons comme cela, nous détruisons ce que nous avons construit », lance-t-il.

« Relisons Camus, soyons Sisyphe! »

Face à l’euroscepticisme, le président du groupe Vert au Parlement s’adresse à ses collègues: « N’ayez pas peur d’affronter les bêtises de l’extrême droite et l’extrême gauche quand ils parlent de l’Europe (…) Relisons Camus, soyons Sisyphe! Soyons heureux en remontant en permanence la boule européenne pour faire avancer l’Europe ».

Etablissant un parallèle entre sa naissance en 1945 et l’histoire de l’Europe, Daniel Cohn-Bendit affirme que « nous avons réussi l’invraisemblable. La première et la deuxième guerre mondiale, ce n’est plus possible en Europe ». Puis, après avoir défendu sa vision fédérale de l’Europe, il conclut sur l’Ukraine en demandant à ses collègues « d’aider les Ukrainiens: si on les laisse tomber, alors on laissera tomber d’autres peuples, et ce n’est pas la peine d’avoir construit l’Europe ».

« Vous allez nous manquer »

Après ce discours, Martin Schultz, le président social-démocrate du Parlement européen, a tenu à rendre hommage à Daniel Cohn-Bendit. « (…) Pour toute une génération, vous avez été une idole, et votre travail ici a enrichi ce Parlement, à tous les niveaux », a déclaré Martin Schulz devant Daniel Cohn-Bendit.

Puis de conclure: « Vous allez nous manquer. Au nom de tous les députés, je vous souhaite bon vent dans votre nouvelle vie, et surtout restez vous-même… Mais je sais que vous ne changerez pas! »

http://www.bfmtv.com/politique/daniel-cohn-bendit-fait-adieux-parlement-europeen-756709.html

Comment notre ordinateur nous manipule

LE MONDE | 10.04.2014 à 17h00 • Mis à jour le 13.04.2014 à 14h05 | Par Yves Eudes

Pistés par les cookies.

Tout a commencé avec une géniale invention, celle du cookie. Une simple ligne de code – par exemple MC1:UID = 6daa554691bd4 f9089dc9d92e5cdadf4 – déposée sur votre navigateur par les sites Web que vous visitez, et des publicités ciblées s’affichent sur votre écran.

Appelé ainsi en référence aux biscuits que les restaurants offrent au moment de l’addition, le cookie apparaît dès 1994, l’année où le Web s’ouvre au public. Vingt ans plus tard, il reste le socle de la publicité en ligne, une industrie qui a réalisé en 2013 un chiffre d’affaires mondial de 102 milliards de dollars.

Fiché 108 fois en 3 clics

Les cookies sont gérés par des sociétés spécialisées qui les déposent, les récoltent, les classent, les analysent, les agrègent et les revendent. Ils servent à vous identifier, à vous pister de site en site, à retenir vos mots de passe, à gérer vos paniers d’achat, à déterminer si votre navigation est lente ou rapide, hésitante ou déterminée, systématique ou superficielle…

L’objectif est de vous « profiler », c’est-à-dire de créer des fichiers personnalisés, stockés dans des bases de données. En d’autres termes, de mieux vous connaître afin de vous présenter le bon message publicitaire au bon moment et dans le bon format. Vous pouvez effacer les cookies, mais de nouveaux arriveront dès que vous reprendrez la navigation. Et si vous les bloquez, la plupart des sites ne fonctionneront plus. Certains cookies ont la vie dure : ceux que dépose Amazon aujourd’hui sont conçus pour durer jusqu’en 2037.

Un exemple : dès la page d’accueil du site de e-commerce Priceminister, votre navigateurreçoit d’un coup 44 cookies provenant de 14 agences spécialisées – telles que RichRelevance, Doubleclick, Exelator… Rendez-vous à la rubrique « Téléphonie mobile », vous récoltez 22 nouveaux cookies. Et en cliquant sur la photo d’un smartphone Samsung, vous déclenchez une nouvelle rafale de 42 cookies provenant de 28 sources : en trois clics, vous voilà fiché 108 fois par une quarantaine de bases de données. Si vous commencez à acheter le téléphone mais abandonnez en cours de route, vous serez repéré par la société française Criteo, spécialisée dans le « reciblage ». Des publicités pour le produit que vous avez failli acheter s’affichent sur votre écran pendant des jours, et vous suivront sur tous les sites que vous visiterez.

Criteo a besoin de machines puissantes : pour identifier un internaute, contacter la plate-forme qui gère ses espaces publicitaires, proposer un prix, conclure l’affaire et lancer l’affichage de la bannière, elle dispose de 13 centièmes de seconde – faute de quoi l’espace sera vendu à un concurrent.

Entreprise de taille moyenne, Criteo reçoit 20 teraoctets (vingt mille milliards) de données par jour, et touche 850 millions d’internautes par mois, certains des centaines de fois. On ignore le volume de données traitées par un géant comme Google, mais on sait qu’il possède plus d’un million de serveurs dans le monde. Pour rendre compte de cette réalité, les mathématiciens ont inventé une nouvelle unité de compte, le zettaoctet (mille milliards de milliards).

Profils détaillés

Afin d’affiner le ciblage, les publicitaires croisent les cookies avec d’autres données récoltées sur Internet : votre adresse IP (Internet Protocol, qui identifie et localise votre ordinateur), votre langue usuelle, vos requêtes sur les moteurs de recherche, le modèle de votre ordinateur et de votre navigateur, le type de votre carte de crédit… Si vous avez livré des informations nominatives – en faisant un achat ou en remplissant un questionnaire –, elles seront également exploitées. Parfois, vos données Internet seront croisées avec d’autres, provenant du monde réel – relevés de cartes bancaires, tickets de caisse, déplacements de votre téléphone…

La société Acxiom, spécialisée dans le croisement des cookies et des données obtenues par d’autres moyens, vend aux annonceurs des profils triés selon 150 critères, parmi lesquels « fait de la couture », « héberge un parent âgé » ou « possède un chat ». Un fichier de mille personnes contenant des données de base est vendu en moyenne 60 centimes, mais le prix peut grimper à 250 euros pour des profils détaillés – comme, pour un laboratoire pharmaceutique, une liste d’adultes obèses ayant déjà acheté des produits amincissants. Ces données sont « anonymisées » car, pour vous cibler, les ordinateurs n’ont pas besoin de votre nom – il leur suffit de connaître vos revenus, vos envies, vos besoins, votre sexe, votre âge, votre métier, vos loisirs, votre origine ethnique, votre code postal, vos maladies, votre situation de famille, votre logement, votre voiture, votre religion, vos voyages…

Le web marchand vous surveille.

Le ciblage va jusqu’à modifier le prix d’un produit en fonction du profil. Quand un site de voyage voit que vous venez de consulter un comparateur de prix, il baisse ses prix pour s’aligner sur ceux de ses concurrents, quitte à se rattraper sur les « frais de dossier ». Si vous vous connectez avec un ordinateur à 3 900 euros, le site affichera des chambres d’hôtel plus chères que si vous utilisez un portable à 300 euros. Le libre choix du consommateur, apparemment décuplé par la puissance de l’informatique, semble en fait amoindri. L’homme numérique aurait-il accepté de se laisser dominer par les machines dans le seul but de faire ses courses de façon moins fatigante ? 

« Nous laissons les technologies nous façonner »

Le philosophe William Bates, professeur d’histoire des technologies à l’université de Californie, à Berkeley, note que les professionnels du big data exploitent une caractéristique essentielle de l’être humain : « Ils nous font comprendre que nous ne contrôlons pas notre propre comportement et, en un sens, ils ont raison. Statistiquement, les humains réagissent de façon très prévisible à certaines situations, selon des mécanismes cérébraux qu’ils ne maîtrisent pas. » 

Une situation qu’amplifie l’accélération de l’innovation : « D’un côté, les technologies de l’information influent sur notre cerveau : nous ne pensons plus de la même façon que les générations précédentes, souligne William Bates. Mais par ailleurs, très peu d’entre nous, y compris les jeunes, comprennent comment fonctionne un ordinateur. Nous laissons les technologies nous façonner, mais nous n’avons pas encore créé les outils intellectuels pour nous aider à comprendre ce qui nous arrive. »

Le philosophe relativise cependant cette angoisse existentielle : « Depuis les débuts de la civilisation, les humains sont construits par la culture dans laquelle ils évoluent, et donc par la technologie qui en fait partie. C’est ce qui nous distingue des animaux. Il serait naïf de croire que le cerveau humain était jadis plus “naturel” ou plus “libre”, et que les nouvelles technologies nous auraient dépossédé de quelque chose. »

Pour influer sur nos cerveaux, les publicitaires disposent d’une énorme puissance de calcul. Ils emploient des mathématiciens pour concevoir les algorithmes, des développeurs pour les traduire en langage informatique, des ingénieurs pour construire l’architecture des bases de données, des analystes pour capter et exploiter des données…

Algorithmes auto-apprenants

Or, le secteur vit déjà une nouvelle révolution grâce aux constants progrès techniques. La dernière mode est à « l’analyse prédictive » : au lieu de réagir au comportement des internautes, les publicitaires veulent les prévoir afin d’agir par anticipation. Pour cela, ils font appel à une discipline encore expérimentale : le machine learning, ou apprentissage automatique, une branche de l’intelligence artificielle. Il s’agit de doter les ordinateurs de la capacité à améliorer leurs performances sans intervention humaine. Selon Franck Le Ouay, directeur scientifique de Criteo, « le machine learning désigne la capacité d’un programme à s’adapter à une nouvelle situation. Nous mettons au point des algorithmes auto-régulés et auto-apprenants ».

Si un soir, vers 18 heures, le programme détecte que les Parisiens utilisent moins Internet que d’habitude, il modulera les affichages publicitaires en conséquence. Mieux : bientôt, le système pourra constater, en consultant un site de trafic routier, qu’un gros embouteillage bloque la capitale, et en déduire que les Parisiens arriveront chez eux en retard, ce qui décalera leur usage d’Internet… Criteo, qui emploie déjà 160 mathématiciens, va en embaucher une centaine en 2014. Franck Le Ouay place la barre très haut : « Nous devons réussir l’exploit de faire plus de prédictions avec la même masse de données. »

Les expériences se multiplient. Le mathématicien Erick Alphonse, de l’université Paris-XIII, met au point un système baptisé Predictive Mix. Il étudie d’abord deux échantillons d’internautes : l’un verra une bannière publicitaire s’afficher sur son écran, l’autre non. En comparant le taux d’achat du produit dans chaque groupe, il quantifie l’efficacité du message.

Armé de ces premiers résultats, Predictive Mix répartit les profils en quatre groupes. L’internaute qui achète un produit sans voir de publicité est un « captif » : inutile de gaspiller de l’argent pour le convaincre ; celui qui achète quand il ne voit pas de publicité, mais cesse d’acheter quand il en voit est un « réfractaire » : il faut le laisser tranquille ; celui qui n’achète jamais rien est à oublier – trop difficile à convaincre ; enfin, celui qui n’achète rien quand il ne voit pas de publicité mais se met à acheter quand il en voit est un « réceptif », la cible la plus digne d’intérêt.

Etape suivante, l’ordinateur compare l’échantillon des « réceptifs confirmés » avec la population générale contenue dans une base de données. Tous les internautes dont le profil est similaire à ceux des « réceptifs » seront à leur tour classés comme tels. Et l’annonceur éliminera de sa campagne les trois autres groupes. « Grâce à ce ciblage fin, explique Erick Alphonse, l’annonceur économise de l’argent, puisqu’il achète moins d’espaces tout en réalisant un meilleur retour sur investissement. » 

Taxonomie du Web

Une autre société française, Weborama, s’est lancée dans une aventure encore plus lourde : exploiter le « Web des mots ». Grâce à des programmes robotisés, elle collecte les textes publiés sur un vaste choix de sites et de forums. A partir de ces données brutes, les linguistes de Weborama ont extrait un lexique de six mille termes pertinents dans le contexte de la publicité.

Dans un second temps, les mathématiciens organisent le Web comme un « espace métrique » : ils calculent la distance relative entre les mots, selon qu’ils sont plus ou moins souvent associés dans la même phrase. Puis ils rassemblent ces mots associés en 177 groupes thématiques – assurances, jeux d’argent, nourriture, sport, animaux domestiques… Le patron de Weborama, Alain Levy, résume ainsi son approche : « Cette taxonomie devient notre vision du Web. La référence n’est plus le site, mais le mot. »

On passe alors à l’exploitation commerciale. Grâce à des accords avec des agences, Weborama place des cookies sur des millions de navigateurs. Puis elle les piste à travers le Web, et collecte les mots publiés sur tous les sites qu’ils vont visiter : « Chaque profil se voit ainsi attribuer un nuage de mots qui lui est propre », explique Alain Levy. Les ordinateurs vont ensuite projeter ce « nuage » sur la base de données contenant les groupes de mots, et attribuer à chaque profil une note par catégorie.

En croisant les notes – par exemple 13 sur 14 (le maximum) pour les mots associés à la mode, 12 pour le design, mais seulement 2 pour le sport, 1 pour les voitures – Weborama va pouvoir dire à l’annonceur qui se cache derrière chaque cookie: « Ce sera par exemple une femme de 34 à 49 ans, passionnée de mode, indifférente au sport, détaille Alain Levy. Elle sera sans intérêt pour certains annonceurs et très désirable pour d’autres. L’Oréal sera prêt à payer 2 euros pour afficher une bannière sur son écran. » Weborama possède à ce jour 62 millions de profils pour la France – il y a des doublons, car une même personne peut utiliser plusieurs appareils (PC, smartphone, tablette). La mise à jour est permanente, chaque clic provoquant de nouveaux calculs.

Espoir suprême

L’analyse prédictive envahit tous les secteurs d’activité. Des start-up se créent pour faciliter la migration de ces nouvelles compétences vers les industries traditionnelles. En France, la société Dataiku a mis au point une suite logicielle qui permettra à des cadres sans formation informatique pointue de se lancer dans la gestion de bases de données et l’analyse prédictive : « Nos clients potentiels, affirme Florian Douetteau, patron de Dataiku, sont les entreprises industrielles qui possèdent des stocks de données dont ils ne font rien, et qui veulent les exploiter pour résoudre des problèmes de façon innovante. » Il cite comme exemple un gestionnaire de parcmètres souhaitant, à partir des données de stationnement, modéliser la circulation automobile dans des milliers de villes.

L’espoir suprême des chercheurs est que les ordinateurs donnent du sens à des données diffuses et chaotiques, livrées en vrac. En découvrant des modèles et des corrélations qu’aucun humain n’aurait imaginé, ils répondront à des questions que personne ne leur a posées.

De ce fait, le débat sur l’existence d’une « intelligence » chez ces ordinateurs auto-apprenants est déjà obsolète. Pour les professionnels du secteur, l’important n’est pas de savoir si la machine fonctionne comme un cerveau humain, mais de constater qu’elle obtient, par des voies différentes, des résultats égaux ou supérieurs à celui qu’aurait obtenu un humain.

Quant au rapport entre l’homme et la machine, divers penseurs américains l’ont résumé en une question que chacun devra bientôt se poser : votre savoir-faire est-il complémentaire du savoir-faire de votre ordinateur, ou votre ordinateur fait-il un meilleur travail sans vous ? De fait, les mathématiciens ont commencé à détruire certains métiers de la publicité – analystes, media-planners, etc. Reste à savoir si la montée en puissance de ces techniques de plus en plus invasives va entraîner une réaction des populations visées.

Stratégie d’auto-défense

Le philosophe William Bates rappelle que rien n’est jamais joué : « Le fait même que notre cerveau soit malléable signifie que la technologie ne nous prédétermine pas entièrement. A certains moments historiques, nous pouvons décider de ce que nous allons devenir. Mais pour cela, il faut réfléchir et agir. Or, c’est peut-être ce qui nous effraie le plus. Si nous décidons que l’innovation est devenue incontrôlable, nous nous déchargeons de toute responsabilité, c’est plus confortable. »

De son côté, Melanie Swan, une créatrice de start-up californienne qui se définit comme une « philosophe de la technologie », remarque que de nombreux internautes commencent à déployer des stratégies d’auto-défense : « Ils éparpillent leurs données sur plusieurs sites – leurs photos chez un prestataire, leurs e-mails chez un autre, leurs requêtes chez un troisième – dans l’espoir qu’aucune de ces sociétés ne pourra établir leur profil complet. Ce comportement est l’indice d’une “proto-sensibilité” à ce problème. Ils sentent que quelque chose ne va pas, mais restent impuissants. Mais c’est en train de changer. » 

Selon Melanie Swan, on assiste aux Etats-Unis à la naissance d’un mouvement intellectuel visant à inciter les internautes à devenir des sujets actifs dans cette affaire : « Quand nous laissons une entreprise s’emparer de nos données personnelles, nous effectuons une transaction, nous livrons une matière première qui a de la valeur. Or, nous n’avons aucun pouvoir de négociation, nous acceptons les conditions imposées par l’industrie. » La solution est évidente : « Je pense que les internautes vont s’unir et s’organiser pour défendre leurs intérêts en tant que fournisseurs de données. Pour cela, ils vont s’inspirer des associations de défense des consommateurs, ou même des syndicats ouvriers. Seule une réponse collective et solidaire pourra rétablir l’équilibre. » Si les internautes parviennent à changer le rapport de force avec l’industrie, ils pourront exiger d’être payés pour leurs données, ou imposer des conditions et des restrictions à leur usage. Pour les penseurs de la Silicon Valley, cette stratégie sera sans doute plus efficace que des lois imposées par les Etats, souvent en retard d’une guerre.

http://www.lemonde.fr/technologies/article/2014/04/10/big-brother-ce-vendeur_4399335_651865.html