Relire « Cent ans de solitude »

DÉCÈS DE GARCÍA MÁRQUEZ

Gabriel Garcia Marquez, prix Nobel de littératture en 1982, est mort le 17 avril à l’âge de 87 ans. A l’occasion des quarante ans de son chef d’oeuvre « Cent ans de solitude », l’écrivain colombien Juan Gabriel Vásquez proposait une lecture radicalement nouvelle du livre de son aîné. Non plus comme un exemple du réel merveilleux latino-américain, mais comme un grand roman historique.
18 avril 2014
 L'hommage du journal colombien El Pais à Gabriel Garcia Marquez, prix Nobel de littérature mort le 17 avril 2014. (Photo AFP/Luis robayo) L’hommage du journal colombien El Pais à Gabriel Garcia Marquez, prix Nobel de littérature mort le 17 avril 2014.
(Photo AFP/Luis robayo) AFP
Il y a quelques mois, j’ai mis le point final à un roman qui m’a posé des problèmes inédits, et c’est sur cette brève note autobiographique que je voudrais entamer ces lignes. Son titre provisoire est Historia secreta de Costaguana [Histoire secrète du Costaguana]. Le Costaguana, certains s’en souviendront, est le pays sud-américain imaginaire où commence l’action de Nostromo [Autrement, 1999], l’un des grands romans de Joseph Conrad.

Mon roman part d’une hypothèse : la possibilité, souvent évoquée, que Conrad ait foulé le sol colombien à l’âge de 19 ans et que, longtemps après, il ait écrit Nostromo en s’appuyant, pour une large part, sur l’histoire politique colombienne du XIXe siècle. Le narrateur de mon roman est un homme assez étrange, qui dit avoir été la principale source d’information de Conrad. Sur trois cents pages, il nous raconte ce qu’il a raconté à Conrad et qui s’avère être l’histoire de sa vie, bien sûr, mais aussi, et simultanément, l’histoire de la Colombie, des premières guerres civiles du XIXe siècle à la séparation d’avec le Panamá en 1903.

Une autre manière de lire Cent ans de solitude ?
Ainsi, pour la première fois depuis que j’ai commencé à publier des livres, je me suis retrouvé à traiter, quoique de façon brève et détournée, certains des thèmes abordés dans cette grande Némésis des écrivains colombiens qu’est Cent Ans de solitude. Et aussitôt je me suis mis à faire ce que je n’avais jamais fait, lire Cent Ans de solitude en tant que romancier. En effet, jusqu’alors, je l’avais toujours lu avec l’attitude détachée et un peu ironique de celui qui écoute patiemment les récits d’un grand-père : en admirant son caractère incontestable de chef-d’œuvre, mais conscient que ce chef-d’œuvre ne m’était d’aucune utilité. J’ai dès lors été amené à me poser la question suivante : y a-t-il une autre manière de lire Cent Ans de solitude ?

J’ai donc consacré un certain temps à cela : à mal interpréter le roman, à le transformer en quelque chose de différent de ce que nous avons lu pendant près de quarante ans. La première chose que je devais faire, c’était m’affranchir des idées reçues, et notamment de l’étiquette la plus nocive collée au roman, celle du “réalisme magique”. Mais je ne l’ai pas fait en me rappelant, comme on le fait si souvent, que le réalisme magique n’est même pas un concept latino-américain, mais allemand. Je ne l’ai pas fait non plus en me rappelant que le critique d’art Franz Roh est l’un des premiers à l’avoir manié, non pas pour parler de littérature mais pour définir la nouvelle école de peinture qui était en train de surgir, par opposition à l’expressionnisme. Je n’ai pas eu recours à ces arguments, parce que le débat sur la nationalité des termes me paraît vain, et surtout peu intéressant. Il m’a en revanche paru plus intéressant de me reporter à [l’écrivain cubain] Alejo Carpentier et à son essai très souvent cité, Du réel merveilleux latino-américain.

On dit généralement que Du réel merveilleux latino-américain est une sorte de programme ou de système qui préfigure ou anticipe les règles du jeu du réalisme magique. Il est paru pour la première fois, sous forme de préface réduite, dans les premières éditions du Royaume de ce monde (1949), et nous autres lecteurs avons généralement accepté sans broncher le fait que la préface de Carpentier soit ce qui a permis l’avènement des grands livres de cette tradition, et en particulier de Cent Ans de solitude. Mais il m’est apparu dernièrement qu’il y avait là une incohérence assez curieuse. Du réel merveilleux latino-américain, disons-le une fois pour toutes, est un acte de contrition.

En 1927, Alejo Carpentier est incarcéré pour avoir manifesté contre le dictateur cubain Gerardo Machado ; là, dans sa cellule, en l’espace de neuf jours, il écrit son premier roman, Ecué-Yamba-Ó. Dès qu’il sort de prison, Carpentier part pour Paris, et nous soupçonnons qu’il le fait pour fuir non pas Machado, mais Ecué-Yamba-Ó. Ce roman, d’entrée de jeu, lui a semblé une erreur, un nouvel exemple de la rhétorique fatiguée du réalisme latino-américain. A Paris, Carpentier fait la connaissance des surréalistes et est ébloui par leur recherche d’une réalité qui ne dédaignerait pas le monde des rêves, mais qui se laisserait enrichir par lui, une réalité qui admettrait tout ce que le réalisme du XIXe siècle avait rejeté en bloc.

http://www.courrierinternational.com/article/2014/04/18/relire-cent-ans-de-solitude

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