Archives Mensuelles: mai 2014

Rasim Biyikli / MAN – Trio de pianos. Aux Heures d’été 2012

Rasim a répondu à l’invitation avec gourmandise et culot puisqu’il a souhaité, pour cette création, inviter deux autres pianistes (rappelons-le, nous sommes dans la rue !). Et pour corser les choses, il choisit des musiciens issus de cultures musicales différentes ! Ainsi, il convie Or Solomon et Jean-Patrick Cosset pour un trio de pianos hors norme et inédit !
auxheuresete.com/programmation/salon-de-musique-de-rasim-biyikli/

Rasim Biyikli : compositions, piano // Or Solomon : piano // Jean-Patrick Cosset : piano
rasimbiyikli.com/
fr.myspace.com/orsolomon
fr.myspace.com/mixcityontrack

 

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Changement d’ère ….

16 mai 2014, par Alexandre Piquard

New York Times : les 7 leçons du mémo sévère sur le numérique

Le propriétaire du journal Arthur Sulzberger Jr. face à la directrice Jill Abramson, en avril 2014, quand le titre a reçu quatre Pulitzer, le prestigieux prix journalistique.REUTERS/Ruth Fremson/Pool (UNITED STATES – Tags: MEDIA SOCIETY) – RTXYN1U

Comme d’autres grands médias, le New York Times s’est retrouvé au centre d’une crise dans laquelle la partie la plus visible est le départ de sa directrice de la rédaction, Jill Abramson, remplacée, jeudi 15 mai, par Dean Baquet.
Au même moment a fuité, sur le site d’information Buzzfeed, un long mémo sur l’innovation dans le célèbre quotidien américain, peignant un tableau sombre de sa stratégie numérique. Ces 90 pages constituent un document rare.

Y a-t-il un lien entre les deux événements ? Parmi les raisons du départ de Mme Abramson, les médias américains ont souvent souligné l’aspect personnel et son style rigide de management. Mais d’autres ont mentionné ses protestations contre l’ampleur des ressources dédiées à la vidéo, ou la pratique trop poussée du native advertising, forme moderne de publi-rédactionnel.

Le document d’audit a été rédigé par un groupe de huit personnes au fait des questions numériques, dont AG Sulzberger, fils et potentiel héritier du propriétaire du journal, qui avaient à l’origine pour mission de trouver une ou plusieurs idées de nouveau produit ou format. Les auteurs suivent un axe délibérément réformateur, soulignant peu que le journal est bénéficiaire, notamment grâce à ses 800 000 abonnés numériques. Mais leurs conclusions sont éclairantes sur les défis du New York Times et, par extension, des grands médias généralistes traditionnels. En voici les points saillants, et pour les plus curieux, le document, en pied de post.

[Voir le document complet ci-dessous ou les extraits sélectionnés par le site d’étude des médias Nieman Lab]

1. La concurrence et les supports évoluent vite

Le rapport prend acte de l’augmentation du nombre de concurrents dans le domaine de l’information. Il souligne que les concurrents traditionnels du New York Times – ceux avec lesquels il a longtemps lutté sur le terrain de la diffusion papier et bataille, aujourd’hui, sur celui des abonnements numériques – ont aux aussi entrepris leur adaptation à l’ère numérique, alors que le New York Times était jugé précurseur. Il cite ainsi le Washington Post, le Wall Street Journal, USA Today

Mais il s’inquiète aussi de l’arrivée de nouveaux entrants (par exemple les groupes Vox Media, First Look Media, ou les sites Buzzfeed, Huffington Post…), qui “façonnent des rédactions conçues pour le numérique”. “Les médias numériques deviennent plus nombreux, mieux financés et beaucoup plus innovants”, souligne le rapport.

2. Peu d’attention est accordée au web social
Si la rédaction du NYT accorde une immense attention à la qualité des contenus, le rapport estime qu’elle ne déploie pas suffisamment d’efforts pour apporter ces contenus au lecteur. La distribution des contenus (quels éléments publier sur quel support), leur promotion et la mise en place d’un dialogue avec les lecteurs ne sont pas suffisamment assumés par la rédaction.

Faute d’occuper ce terrain, les journalistes du NYT laissent d’autres plate-formes prospérer, y compris sur la base de contenus produits par le NYT, note le rapport. Exemple : le Huffington Post a obtenu plus de trafic en agrégeant les contenus du NYT sur la mort de Mandela que le NYT lui-même. “Vous vous êtes fait écraser, a lancé un responsable du HuffPo à l’adresse de l’équipe du NYT. Mais c’est à vous de vous protéger des pickpockets numériques en proposant de meilleurs titres et un meilleur accompagnement sur les réseaux sociaux”. Avant de publier un gros contenu, le NYT ne réfléchit pas à ce qu’il pourra publier dans la foulée, quand le sujet se répandra sur le web, note le rapport.

Conséquence  générale : l’audience du site nytimes.com, de sa page d’accueil et des applications mobiles sont orientées à la baisse, selon le document. Le rapport note que 60 % de l’audience de Buzzfeed provient des réseaux sociaux, selon le site, contre 10 % au New York Times.

3. La culture du papier reste prédominante
Le rapport souligne que “les habitudes et traditions construites depuis un siècle et demi autour de la publication quotidienne du journal constituent une puissante force conservatrice à l’heure où nous migrons vers le numérique – notamment l’attraction gravitationnelle de la Une”.

Symptômes de cet enracinement culturel : les sujets sont publiés surtout en fin de journée (avant le bouclage print), les applications mobiles sont structurées selon les rubriques du journal et l’attention des éditeurs se porte davantage sur la mise à jour de leur page de rubrique que sur la stratégie de promotion des contenus sur les médias sociaux. “Il est essentiel de commencer à questionner nos traditions print-centrées”, recommande le document.

4. On se concentre sur les « grosses » innovations difficilement reproductibles
Les innovations éditoriales du New York Times les plus marquantes sont souvent de grosses productions événementielles, notent les auteurs : par exemple, le Dialect Quiz (un questionnaire sur les accents américains qui serait le contenu le plus consulté de l’histoire du titre avec 21 millions de pages vues) ou Snowfall (webdocumentaire dédié à une avalanche).

Selon l’éditeur du site d’information économique Quartz, cité dans le rapport, il vaudrait mieux « chercher à rassembler des outils qui permettent de créer des Snow Falls tous les jours ». Sont cités en exemple les quizz de Buzzfeed, format récurrent très viral quitte à devenir trop systématique. Ou les « collections » d’articles intéressants, sur un sujet ou un angle choisi, un format que la cellule recherche et développement du New York Times aimerait mettre à disposition des journalistes voire des lecteurs.

5. La rédaction est isolée de la technique, du graphisme, du marketing…
« Considérer le service « Expérience du lecteur » comme une extension de la rédaction devrait être la prochaine étape logique dans la démarche de long terme de Jill Abramson visant à créer une rédaction avec des fonctions numériques intégrées, car ce département possède des savoir-faire numériques importants », écrivent les auteurs.

Le service « Expérience du lecteur » du New York Times rassemble 30 designers numériques, 30 analystes de données, 120 personnes chargée du développement produit et 445 informaticiens et ingénieurs, selon le document.

Ce département est distinct des services marketing et commerciaux mais il semble que pour la rédaction, avoir des contacts avec les autres services reste assimilé à un danger de compromission du contenu. Il faudrait selon les auteurs abandonner les « métaphores » généralement utilisées pour séparer la rédaction des autres services : « le mur » de séparation entre « l’église et l’Etat ».

Le risque de collusion entre rédactionnel et marketing ou publicité demeure mais le rapport estime que l’urgence du moment est de décloisonner. Il cite en exemple des projets innovants intéressants et nés hors du seul orbite de la rédaction : l’application mobile d’actualité sélectionnée NYTNow ou la section Cuisine. Un responsable de The Upshot, le projet de décryptage pédagogique de l’actualité lancé par le New York Times dit dans le rapport qu’il avait du mal à trouver des gens pour discuter de plateforme, d’ergonomie…

6. Promouvoir et garder les connaisseurs du numérique est difficile
Les auteurs ont demandé leurs motivations à cinq personnes ayant quitté le New York Times. « Je regardais autour de moi dans l’organisation et je voyais les meilleurs jobs – même certains avec des profils de postes spécifiquement numériques – être attribués à des personnes ayant peu d’expérience dans le numérique. Pendant ce temps, des journalistes avec d’excellentes références dans le domaine restaient employés à bouger des articles sur la page d’accueil du site », dit l’une d’elles.

Il y a trop peu de connaisseurs du numérique dans les postes à responsabilité du titre, selon le rapport. Et aussi trop peu de designers, informaticiens, analystes, responsables produit…

7. L’innovation ne fait pas l’objet d’une attention constante
Comme dans la plupart des rédactions, l’équipe de direction est accaparée par le travail quotidien et n’a pas le temps de travailler sur les sujets de long terme, selon les auteurs. Le rapport suggère la constitution d’une équipe stratégique dédiée qui puisse conseiller la direction et échanger avec la rédaction. Et pousser la rédaction à être présente dans les projets d’innovation développés dans d’autres services.

Les auteurs suggèrent aussi que l’innovation et les expérimentations soient encouragées, au niveau des employés. Que bloquer une innovation soit moins facile qu’aujourd’hui et qu’on soit moins perfectionniste au moment de tester des choses.

NYT Innovation Report 2014 by BuzzFeedDocs
Alexis Delcambre et Alexandre Piquard

http://medias.blog.lemonde.fr/2014/05/16/new-york-times-les-8-lecons-du-memo-severe-sur-le-numerique/

@baxterdury #RDR2014 @laroutedurock

BAXTER DURY
SAMEDI 16 AOÛT 2014

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LA ROUTE DU ROCK
COLLECTION ÉTÉ #24
13 AU 16 AOÛT 2014 · SAINT-MALO

La 24ème Collection Été de La Route du Rock se déroulera du 13 au 16 août 2014 à Saint-Malo.
Baxter Dury est confirmé le samedi 16 août.

Habitué de la Collection Hiver (l’Anglais y a joué en 2006 et 2012), Baxter Dury viendra présenter en avant-première son nouvel et quatrième album à paraître à l’automne prochain sur Pias. Avec « Happy Soup » paru en 2011, le dandy britannique a enfin rencontré le succès qu’il méritait : en s’échappant du brouillard londonien et des ambiances crépusculaires de ses premiers essais, il a réussi à créer une pop faussement naïve aux mélodies élégantes et classieuses.

Baxter Dury, a regular of La Route Du Rock’s Winter Edition (he was on stage there in 2006 and 2012), will be with us this summer to present a preview of his fourth album to be released next fall on Pias. With « Happy Soup » published in 2011, the British dandy finally received the success he deserved: Escaping the London fog and twilight feel of his debut record, he succeeded in creating a falsely naive pop music driven by elegant and classy melodies.

www.baxter-dury.com
www.laroutedurock.com

« Le Monde diplomatique » disparaît…

vendredi 9 mai 2014

A l’évidence, il s’agissait d’une anomalie. Comme nous l’avions rapporté l’année dernière, Le Monde diplomatique figurait à la 178e place des 200 titres de presse les plus aidés par les pouvoirs publics en 2012, très loin derrière Le Monde (1er), Le Figaro (2e), mais aussi Le Nouvel Observateur (8e), L’Express (9e), Télé 7 jours (10e), Paris Match(12e), Valeurs Actuelles (66e), Télécâble Satellite Hebdo (27e), Point de Vue (86e), Closer (91e), Le Journal de Mickey (93e), Gala (95e), Voici (113e), Prions en église (121e), Auto Moto (124e), Mieux vivre votre argent (131e), Détente Jardin (167e), Spirou (172e)…

Entre les deux premiers titres, dotés de plus de 18 millions d’euros chacun, et Le Monde diplomatique avec 188 339 euros, l’écart allait de 1 à 100. De 1 à 36 entre Le Monde diplomatique et Télé 7 jours. Dès lors que l’argent des contribuables doit servir, selon la volonté du législateur, à aider les publications qui concourent au débat public, une telle discordance entre les sommes rondelettes offertes à un titre du groupe Lagardère lardé de publicité et destiné à annoncer les programmes de télévision, et celles, fluettes, dévolues à un journal comme le nôtre, ne pouvaient que résulter d’une erreur…

Il n’en est rien. En 2013, Le Monde diplomatique a purement et simplement disparu de la liste des deux cents titres les plus aidés, rendue publique le 5 mai par le ministère de la culture et de la communication.

L’an dernier, Le Figaro a battu Le Monde d’une courte tête pour devenir médaille d’or des publications aidées par l’Etat (un peu plus de 16 millions d’euros chacun). Et Télé 7 jours… a gagné une place (9e en 2013, avec 6 947 000 euros, soit 27 000 euros de plus qu’en 2012).

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Quelques « unes » de journaux subventionnés

Il faut féliciter l’Etat pour sa scrupuleuse impartialité : les publications les plus scandalisées par le montant des dépenses publiques, celles qui matraquent le thème du « ras-le-bol fiscal » et se montrent les plus enthousiastes quand les retraites sont gelées, n’ont pas pour autant été négligées par la « mama étatique » — une formule de l’hebdomadaire Le Point — lorsqu’elles ont tendu leurs sébiles en direction des ministères.

Le Point, justement, a continué à toucher plus de 4,5 millions d’euros, soit 22 centimes d’aide du contribuable pour chaque hebdomadaire diffusé, bien que le titre appartienne à la famille Pinault, sixième fortune de France (11 milliards d’euros). M. Serge Dassault, cinquième fortune de France (12,8 milliards d’euros), sénateur UMP et propriétaire du Figaro, a reçu, lui, 16 centimes de l’Etat pour chaque exemplaire vendu d’un journal qui exalte les vertus de l’austérité budgétaire. Et c’est sans doute parce que le quotidien Les Echos appartient à M. Bernard Arnault, première fortune de France (24,3 milliards d’euros), que ce quotidien économique qui, lui aussi, peste sans relâche contre les dépenses publiques, n’a reçu en 2013 que 4 millions d’euros du contribuable…

Lorsqu’une publication quitte un tableau, un palmarès, une autre s’y substitue. Coïncidence saisissante (c’en est une) : presque à la place qu’occupait Le Monde diplomatique en 2012, et pour un montant à peu près identique, L’Opinion a surgi en 2013 (177e avec 184 000 euros d’aides de l’Etat).

L’Opinion est ce quotidien lancé par M. Nicolas Beytout, avec des concours financiers dont la transparence n’est pas absolue, mais au service d’une ligne rédactionnelle qui, elle, ne laisse planer aucun mystère puisque c’est celle du Medef. La diffusion payée du journal de M. Beytout est confidentielle (de mille à trois mille exemplaires par jour en kiosques), mais sa seule survie permet à son créateur de naviguer d’une antenne à l’autre et d’être très généreusement cité dans la plupart des revues de presse. Ce qui, là encore, n’est pas donné à tout le monde.

Le ministère de la culture et de la communication, à qui il faut savoir gré de la publication, très pédagogique, du montant annuel des aides publiques à la presse, prétend que celles-ci « concourent à la modernisation et la diffusion partout dans le pays d’une presse pluraliste et diverse. »

En nous versant un don, que vous pourrez partiellement déduire de vos impôts, vous disposez d’un moyen infiniment plus efficace de concourir à l’objectif que s’est assigné l’Etat — avec un humour qu’on ne lui soupçonnait pas…

http://www.monde-diplomatique.fr/carnet/2014-05-09-le-diplo-disparait

Ukraine: session photo par le dissident Valentin Bo

Dans l’ancienne résidence du président démis Viktor Ianoukovytch, lors de la Fashion Week ukrainienne, mars 2014

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Des photos absurdes pour mettre en avant l’absurdité de la situation, au moment du référendum sur la Crimée (faux référendum pour une véritable annexion …). D’autres photos sur ce site

Trucage du referendum sur la Crimée

La Russie vient-elle de publier par erreur les «vrais» résultats du référendum en Crimée?

Ils sont bien moins favorables à la Russie que ceux qui ont été officiellement annoncés.

Le 16 mars dernier, un référendum s’est tenu en Crimée, portant sur l’annexion de cette région jusque là ukrainienne à la Russie. Cet épisode symbolique des tensions qui traversent la région depuis des mois serait le reflet, à en croire les chiffres officiels russes d’alors, de la très large adhésion des habitants de Crimée à la Fédération: les chiffres de 96,7% de votes favorables à l’annexion et d’une participation culminant à 83% ont ainsi été avancés.
C’est une toute autre réalité qu’a révélé ce dimanche 4 mai le site Internet du «Conseil de la société civile et des droits de l’Homme». L’institution, pourtant directement liée au Président russe (et censée l’aider «à garantir et protéger les droits et liberté de l’Homme»), aurait ainsi publié que «la participation des votants en Crimée était seulement de 30%», signale Forbes, quand «seule la moitié [de ces votes] était en faveur du référendum». Soit à peine 15%.

 

 

Le rapport dont sont issus ces chiffres s’appuie sur les témoignages «d’officiels, d’ecclésiastiques, de journalistes, de personnalités publiques, d’avocats, d’activistes en faveur des droits de l’Homme et de citoyens», recueillis du 15 au 18 avril, détaille Business Insider. Il aurait «rapidement été mis hors ligne, note encore Forbes, comme s’il s’agissait de déchets radioactifs toxiques.» Néanmoins, le Washington Post indique que s’il est introuvable sur la version anglaise du site du Conseil des droits de l’Homme, il «reste disponible sur la version russe du site».

La traduction du journal américain varie d’ailleurs légèrement de celle donnée par Forbes. A l’en croire, le rapport indique qu’en Crimée, «50 à 60% des citoyens ont voté pour l’unification avec la Russie, avec une participation de 30 à 50%.» «[…] Ce qui suggère, poursuit le journal, que seuls 15 à 30% des électeurs ont vraiment voté pour l’annexion.»

Si la fourchette est légèrement plus haute que celle de Forbes, ces résultats ne s’éloignent pas moins «de ceux revendiqués par le gouvernement russe», déjà très largement critiqués lors de leur publication en mars, note encore le Washington Post. Et semble plus proches de la complexité de la situation sur place, et notamment de la diversité des populations présentes en Crimée, entre Tatars, Ukrainiens et Russes, ainsi que le rappelle Business Insider.

Au cours de l’Histoire, ce territoire est passé de main en main, en fonction de l’évolution du rapport de force entre ces différents et puissants voisins. Une frontière et une identité mouvantes, que nous illustrions par une carte animée de 1793 à nos jours, quelques jours seulement avant l’annexion de la Russie.

A.F.

http://www.slate.fr/monde/86793/resultats-crimee-russie-referendum

Big Data : le défi de rester invisible quand on est une future mère de famille

Janet Vertesi - BF

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Une sociologue américaine veut mettre en évidence les systèmes de traçabilité des consommateurs et des citoyens à la fois online et offline dans un monde qui évolue vers le Big Data. Elle s’est appuyée sur sa propre expérience pour rester invisible durant sa grossesse. Un parcours du combattant.

Il faut qu’une transaction commerciale soit juste une transaction et ne vienne pas nourrir les bases de données marketing qui prédisent nos comportements. C’est ce qu’a défendu Janet Vertesi, professeur de sociologie à l’université de Princeton à New York.

Sortir d’un système qui trace tout

Elle s’est exprimée durant la conférence Theorizing the Web, à Brooklin, le 25 avril. « Il faut pouvoir sortir de ce système de traçabilité, faire de l’opt-out, sans apparaître comme immoral, criminel ou tout simplement pas un bon citoyen » a-t-elle martelé. Elle s’est employée à montrer les implications politiques et sociales des robots de collecte (collecting bots), des cookies, trackers, beacons, …

Afin d’appuyer ses propos, elle a utilisé son propre cas montrant combien il est difficile pour une femme enceinte de cacher sa grossesse aux services marketing afin de ne pas recevoir des masses de publicité et de sollicitations. Elle entendait démonter les couches techniques qui nous suivent désormais au quotidien, à la fois online, offline et les deux en conjonction.

« Les données marketing d’une femme enceinte coûtent 1,50$ contre 10 cents pour n’importe qui, car une future mère prend des décisions qui vont avoir de la valeur sur le long terme comme le choix entre les couches Huggies ou Pampers. »

Ne pas apparaître sur Facebook

Etre invisible des bases de données marketing aura été un parcours du combattant. Tout d’abord, elle s’est employée à ce que sa grossesse n’apparaisse pas sur Facebook, les réseaux sociaux étant la principale source de données pour le marketing. Elle a téléphoné et emailé à sa famille pour leur dire qu’elle attendait un bébé, mais qu’ils n’en parlent pas sur Facebook.

Elle a fait sorte que l’on ne publie pas de photos d’elle montrant que son ventre s’arrondissait. Elle a été obligée de retirer de sa liste d’amis un oncle qui l’avait félicité via un message direct sur Facebook. Elle indique « Il m’a répondu qu’il ne l’avait pas publié sur mon mur, mais via un message. Les gens ne savent pas que Facebook écoute même les messages privés. »

Achats en argent liquide

Elle a acheté en argent liquide tout ce qui était relatif à sa grossesse afin que l’information ne remonte pas via ses cartes de crédit ni ses cartes de fidélité. Pour ce qu’elle voulait acheter sur internet, elle a créé un compte sur Amazon, relié à une adresse email sur un serveur personnel, et s’est faite livrée dans un point relais proche de chez elle. Elle payait en cartes cadeaux Amazon achetées en liquide.

Pour ce qu’elle voulait acheter en ligne, elle a utilisé le réseau d’anonymisation Tor pour ne pas être tracée. « Je n’aurais pas pu le faire sans Tor, car c’est le seul moyen de naviguer sur internet sans être tracée. Je sais qu’il a mauvaise réputation à cause du commerce de Bitcoins ou de la drogue mais moi c’était pour accéder au site web babycenter.com. »

Assimilé à un criminel

Mais agir ainsi a fait se lever quelques signaux d’alerte du côté de la société. Quand son mari a acheté une poussette pour 500$ avec des bons cadeaux d’Amazon, un avertissement au comptoir chez Rite Aid, une chaîne de pharmacies, a annoncé que la compagnie avait l’obligation légale de rapporter les transactions excessives aux autorités.   « Ce genre d’activités, payer en liquide, en bons cadeaux, sans carte de crédit, sans traçabilité sur internet, quand on les considère dans leur ensemble, surtout dans un cadre Big Data, sont exactement celles qui vous étiquettent comme criminel et non comme juste attendre un enfant » a-t-elle conclu.

Photo, Janet Vertesi, professeur de sociologie à l’université de Princeton à New York.

http://www.larevuedudigital.com/2014/05/bigdata/big-data-le-defi-de-rester-invisible-quand-on-est-une-future-mere-de-famille/