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Danah Boyd, anthropologue de la génération numérique Ils Feront Le Monde

LE MONDE | 20.08.2014 à 11h26 • Mis à jour le 20.08.2014 à 14h54 | Par Alexandre Léchenet
Danah Boyd.
Danah Boyd. | JEAN-CLAUDE DHIEN POUR LE MONDE

Enfant d’Internet, l’Américaine a fait de cette passion le lieu de ses recherches sur la vie connectée des adolescents.

Au début des années 1990, on disait que le Web était peuplé de freaks, geeks et queers, bref, de gens à la marge. danah boyd, qui a découvert Internet à cette époque, aime à rappeler que c’est l’endroit idéal pour elle, qui est tout cela à la fois. C’est sur Internet que la chercheuse de 37 ans s’est construite à l’adolescence, avant d’en faire son métier. Aujourd’hui, ses études sur la vie connectée des jeunes ont fait de cette anthropologue une universitaire respectée.

Les freaks sont les gens différents. Avec ses mitaines et son piercing sur la langue, elle détonne au milieu de ses pairs enseignants. Cette différence, danah boyd la cultive sur ses papiers d’identité. A 23 ans, elle a officiellement adopté le nom de jeune fille de sa mère, divorcée de son père, puis en a même ôté les majuscules par la suite. Une démarche parmi d’autres pour ajuster le monde à sa manière de voir les choses.

A ceux qui s’étonnent de voir son nom sans majuscules, elle répète, inlassablement : « Non, je n’ai pas oublié de mettre les capitales. Mais je me suis très vite rendu compte que la plupart des gens ne comprennent pas ma décision de ne pas utiliser de majuscules à mon nom. » Et de renvoyer, systématiquement, à une note de son blog où elle détaille les raisons « personnelles et politiques » qui l’ont poussée à faire cela.

Lire aussi : Six clés pour comprendre comment vivent les ados sur les réseaux sociaux

Adolescente dans une ville étriquée, religieuse et conservatrice

Bonne élève, danah boyd ne se sentait pas à sa place à Lancaster, en Pennsylvanie. Pour survivre au lycée étriqué d’une ville « religieuse et conservatrice », elle s’échappe sur les forums de discussion. Elle se souvient particulièrement d’un échange avec un jeune soldat de retour de la guerre du Golfe, alors qu’elle envisageait d’entrer dans l’armée. Ces discussions en ligne vont lui permettre de se découvrir queer. Soit une personne qui ne souhaite pas se voir définie par son sexe, son orientation ou ses pratiques sexuelles. Sur IRC – un service de messagerie instantanée –, elle échange avec une femme transgenre : « Elle m’a permis de lui poser toutes les questions que je voulais, surtout les plus indiscrètes. »

Le premier billet de son blog, ouvert en 1997, rapporte la conversation avec son copain de l’époque, où elle lui explique pourquoi elle est queer. Son blog suit son parcours : aux billets adolescents évoquant les rave parties auxquelles elle participe succèdent des écrits plus universitaires.

J’ai pris conscience que comprendre les adolescents permet de comprendre la technologie »

Le terme « geek » s’applique aux passionnés de science-fiction et d’informatique. Ce qu’elle est aussi, et qui l’amène à suivre des études d’informatique à l’université Brown, dans le Rhode Island, puis au Massachusetts Institute of Technology, à Cambridge. C’est là, au début des années 2000, que danah boyd commence à se pencher sur les réseaux sociaux. Friendster, MySpace, Facebook : suivant les modes, les usagers se déplacent de l’un à l’autre. La chercheuse les étudie en se concentrant sur les utilisateurs les plus jeunes. « J’ai pris conscience que comprendre les adolescents permet de comprendre la technologie », dévoile-t-elle.

En 2007, elle publie une étude sur les adolescents utilisant Facebook et MySpace qui va à l’encontre des clichés traditionnels. Elle démontre que le réseau de Mark Zuckerberg, épuré et blanc, est à l’époque peuplé plutôt par des adolescents blancs et aisés. MySpace, personnalisable et clinquant, est au contraire fréquenté par les enfants des classes populaires et noirs. Son étude est reprise par les médias, et d’autres de ses écrits sont traduits et relayés sur des blogs francophones, des médias en ligne ou des revues de recherche.

Danah Boyd.
Danah Boyd. | JEAN-CLAUDE DHIEN POUR LE MONDE

« Avec la sociologue Eszter Hargittai, elle a été parmi les premières à avoir une voix dissonante sur les adolescents à la fin des années 2000 », dit Elisabeth Clément-Schneider, qui a soutenu une thèse sur la vie en ligne des jeunes, en octobre 2013, à l’université de Caen. « Dans ses travaux, il y a l’idée qu’il ne faut pas se fier aux apparences. En général, on analysait les comportements et on en déduisait des usages. Elle se distingue en montrant que des usages différents existent pour le même comportement. »

Ce travail sur les jeunes et les médias sociaux la mène en 2009 chez Microsoft, au sein du département de recherche de Boston. Depuis le début de ses recherches, danah boyd n’a cessé d’aller à la rencontre des jeunes afin de comprendre leurs usages des nouvelles technologies. Après avoir parcouru pendant plusieurs années les Etats-Unis, l’anthropologue sillonne à nouveau le pays pour présenter cette fois le fruit de ses entretiens, dans un livre dont le titre – It’s Complicated (Yale University Press, 296 pages, 25 dollars, soit environ 18,70 euros) – est un clin d’œil au statut de Facebook décrivant les relations amoureuses ambiguës et compliquées (une traduction sera disponible en septembre aux éditions C&F).

Il faut embrasser la technologie plutôt que la craindre »

Au fil de ses rencontres, elle a acquis une connaissance aiguë des comportements adolescents. Au début de son ouvrage, elle relate qu’après des heures passées avec un jeune pour qu’il lui raconte son utilisation de YouTube celui-ci lui a demandé de parler à sa mère. « Vous avez l’air de mieux comprendre qu’elle. Expliquez-lui que je ne fais rien de mal. » Son livre se veut ainsi un guide pour faire le lien entre les adolescents et leurs parents, afin que ces derniers comprennent leur vie connectée. Vie privée, addiction, harcèlement en ligne, mauvaises rencontres ou selfies sont autant de clichés déconstruits en se fondant sur les utilisations des jeunes. L’auteure prodigue aux adultes un conseil qu’elle s’applique à elle-même depuis longtemps – « Il faut embrasser la technologie plutôt que la craindre » – et tente de rassurer des parents souvent dépassés par les nouveaux sites et applications.

La dernière occasion qu’elle a trouvée d’appliquer cette maxime concerne la vie privée. Sa protection et le respect de la confidentialité sont des éléments-clés dans ses recherches. Elle a ouvert, avec le soutien de Microsoft et de plusieurs fondations, un centre d’action et de réflexion : Data & Society. Entre les révélations sur les écoutes de l’Agence nationale de sécurité américaine et l’apogée du « Big Data », l’analyse massive des données par tous, la structure veut proposer des projets pour s’adapter à un monde imbibé de données. Un défi qui l’enthousiasme.

http://www.lemonde.fr/festival/article/2014/08/20/danah-boyd-anthropologue-de-la-generation-numerique_4473731_4415198.html

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Le numérique expliqué à Suzanne et à quelques autres…

Bon, je vais essayer de t’expliquer tout cela. Si tu ne comprends pas tout, ce n’est pas grave, dis-moi « Ah ! » comme tu le fais d’habitude, je recommencerai plus tard.

C’est parce qu’on entend ou lit tellement de sornettes sur le numérique, Suzanne ! Tout d’abord, ne te trompe pas de mots ! N’écoute en aucun cas ceux qui, curieusement encore nombreux, ne cessent, la bouche en cœur et le doigt dans l’œil, de nous parler de « digital » — les sots ne perçoivent même pas le ridicule accompli et monumental de l’anglicisme. Il existe aussi la catégorie de ceux qui prétendent ne pas savoir ce que c’est — « le numérique ? cela ne veut rien dire… », combien de fois a-t-on entendu cette affirmation péremptoire et dédaigneuse dans la bouche même de gens dont c’est justement le métier ? Il y a ceux enfin, toujours en retard d’un train, qui continuent à nier sa dimension paradigmatique en usant, pour en parler, d’autres vocables à la fois réducteurs, abscons et surannés…

Suzanne, je vais donc essayer de te dire ce que le numérique représente pour moi… ce qu’il porte d’espoirs pour toi. Te dire que c’est à la fois simple… et complexe. Je suis certain que tu es capable de comprendre.

Le numérique, c’est d’abord et surtout de l’humain !

Tu vas le comprendre aisément. Le numérique, vois-tu, ce sont des femmes et des hommes qui le mettent en œuvre, qui le vivent au quotidien, qui s’expriment, qui échangent et partagent, le plus souvent de pair à pair, dans des microcosmes multiples qui s’interpénètrent et desquels la figure classique des experts s’efface peu à peu. Ce sont des femmes et des hommes qui portent fièrement leurs opinions à la face du monde et ne craignent pas de les voir contredites ou censurées, même s’ils ont parfois à exercer à ce dernier sujet une grande vigilance. Le numérique, ce sont des valeurs et des attitudes nouvellement renforcées, celles du partage, de la connivence, de la collaboration, de l’amitié, du désir, de la responsabilité, de l’écoute de l’autre, de l’attention à ses préoccupations, de la tolérance… Ce sont encore des libertés, celles de l’expression et de l’opinion, de la création, du choix et des orientations, de nouvelles navigations possibles… Ce sont des droits et des devoirs, de la culture, de la raison enfin… Ah ! la raison !

Le numérique, c’est un nouveau modèle d’humanisme, citoyen, social et politique…

Contrairement à ce que pensent nombre des marchands et des politiques qui nous gouvernent et rêvent d’asservir les citoyens au seul profit de leurs idéologies dépassées, en faisant d’eux des usagers passifs, dociles et consommateurs, tu seras une citoyenne du numérique et de l’Internet, Suzanne, si tu fais confiance à tes parents et si le loup ne te mange pas. Oui, ma Suzanne préférée, tu seras une citoyenne engagée sur le réseau. Tu collaboreras à des projets pour le bien commun et public, au partage des connaissances et des savoirs. Tu t’engageras pour la défense de ces biens culturels communs en défendant comme il convient la création et les auteurs, artistes, plasticiens, écrivains, musiciens… dont tu seras, je l’espère, contre ceux qui abusent et profitent de leur travail.

Oui, Suzanne, en toute conscience et en toute raison, j’en suis certain, tu sauras protéger ta personne, en ce qu’elle a de plus intime, contre ceux qui tentent de l’asservir.

Suzanne

Le numérique, c’est aussi de la culture, la plus complète et transversale possible… pour te  permettre d’exercer ta citoyenneté.

C’est avec tes parents et à l’école que tu devras l’apprendre… Je fais pour cela entièrement confiance en les premiers mais l’école de la République, tu le sais, je t’en ai déjà parlé, tarde à prendre le grand virage… C’est si compliqué pour elle, comprends-la. Pourtant, à l’heure où elle se penche sur la réforme de ses programmes disciplinaires, à l’heure où elle réfléchit aux connaissances et aux compétences nécessaires à la formation d’un jeune citoyen, à la formation qu’elle te devra, Suzanne, il est temps pour elle d’intégrer dans tous les apprentissages la culture numérique transversale minimale et nécessaire. Cette culture numérique doit devenir objet d’enseignement, au-delà des peurs et des fantasmes qu’elle suscite à tort, au-delà des tensions qu’elle fait émerger, au-delà des archaïsmes qu’elle peut mettre en évidence, contre ceux à qui le mot de « culture » fait hérisser le poil.

C’est nécessaire, Suzanne, pour t’exercer à mieux comprendre plus tard et déchiffrer l’information et tous les codes et messages, en particulier ceux des médias, pour mieux éclairer ta réflexion sur le monde et ses évolutions, pour mieux comprendre les enjeux philosophiques, sociétaux, économiques aussi et surtout, pour tout ce qui touche la création des œuvres, quelles qu’elles soient.

C’est nécessaire aussi, Suzanne, pour faire de toi cette jeune citoyenne émancipée et engagée, je le répète, capable de s’adapter sans difficulté aux métiers de demain, dans quelque secteur professionnel que ce soit, dont personne — oui, personne, pas même les prospectivistes les plus pertinents — ne sait ce qu’ils seront !

Le numérique, c’est d’abord de l’humain et de la culture, mais aussi, bien sûr, des technologies, des sciences et de l’économie.

Le numérique croît des sciences qui le mettent en œuvre, dans un domaine multiple et complexe qui s’enrichit d’apports divers, des mathématiques et de l’informatique bien sûr, aux sciences de la communication, à l’algorithmique, la cybernétique, la robotique… et bien d’autres, jusqu’au design même sans oublier les champs nouveaux et vertigineux de l’organisation et du traitement des données. Le numérique, ce sont aussi des technologies sans cesse renouvelées, en perpétuelle évolution, merveilleuses et si prometteuses.

Et c’est aussi un enjeu économique considérable, pour l’emploi, pour le développement, disent les spécialistes. Je veux bien les croire.

Mais le numérique est transversal, définitivement transversal, il touche, éclaire et contribue à rapprocher chacune des disciplines d’enseignement, chacun des champs du savoir et de la culture. C’est bien ce qui embête ceux qui n’y comprennent goutte, ceux qui contribuent à confisquer le débat public au point de le rendre inintelligible, ceux dont j’ai dit qu’ils étaient les néo-obscurantistes de ce nouveau millénaire, ceux qui tentent de nous faire prendre des vessies pour des lanternes et, par exemple, l’enseignement du code — lequel, d’ailleurs ? — pour l’éducation au numérique.

C’est juste pitoyable… et si dérisoire.

Là, Suzanne, je sens que tu décroches  un peu ! As-tu mieux compris ce qu’est le numérique ? C’est déjà gentil de ta part de m’avoir écouté jusqu’au bout, alors que tu préfères d’habitude faire ta propre musique en frappant les touches de ce clavier virtuel, là, sur ma tablette… Rassure-toi, dans quelques mois, quand je te  reparlerai de tout cela, toute cette agitation aura disparu aussi vite qu’elle est venue et il ne restera plus à l’école et à la société qu’à se préoccuper de l’essentiel.

Et puis, Suzanne, bientôt, je te raconterai ce qu’en pensait Socrate. Sois patiente…

Michel Guillou @michelguillou

Naturaliste tombé dans le numérique et l’éducation aux médias… Observateur du numérique éducatif et des médias numériques. Consultant, conférencier. #ovei

http://www.culture-numerique.fr/

Omar Sosa Gets ‘Kind Of’ Blue

On his latest record, the Grammy-nominated composer and pianist Omar Sosa pays tribute to Miles Davis’ 1959 masterpiece Kind Of Blue, without including a single song from the original. Instead, the album, Eggun, is a tribute to the spirit of Davis. Hear Sosa talk about the new project — and perform songs live in the studio.

http://soundcheck.wnyc.org/story/265041-omar-sosa/