Le numérique expliqué à Suzanne et à quelques autres…

Bon, je vais essayer de t’expliquer tout cela. Si tu ne comprends pas tout, ce n’est pas grave, dis-moi « Ah ! » comme tu le fais d’habitude, je recommencerai plus tard.

C’est parce qu’on entend ou lit tellement de sornettes sur le numérique, Suzanne ! Tout d’abord, ne te trompe pas de mots ! N’écoute en aucun cas ceux qui, curieusement encore nombreux, ne cessent, la bouche en cœur et le doigt dans l’œil, de nous parler de « digital » — les sots ne perçoivent même pas le ridicule accompli et monumental de l’anglicisme. Il existe aussi la catégorie de ceux qui prétendent ne pas savoir ce que c’est — « le numérique ? cela ne veut rien dire… », combien de fois a-t-on entendu cette affirmation péremptoire et dédaigneuse dans la bouche même de gens dont c’est justement le métier ? Il y a ceux enfin, toujours en retard d’un train, qui continuent à nier sa dimension paradigmatique en usant, pour en parler, d’autres vocables à la fois réducteurs, abscons et surannés…

Suzanne, je vais donc essayer de te dire ce que le numérique représente pour moi… ce qu’il porte d’espoirs pour toi. Te dire que c’est à la fois simple… et complexe. Je suis certain que tu es capable de comprendre.

Le numérique, c’est d’abord et surtout de l’humain !

Tu vas le comprendre aisément. Le numérique, vois-tu, ce sont des femmes et des hommes qui le mettent en œuvre, qui le vivent au quotidien, qui s’expriment, qui échangent et partagent, le plus souvent de pair à pair, dans des microcosmes multiples qui s’interpénètrent et desquels la figure classique des experts s’efface peu à peu. Ce sont des femmes et des hommes qui portent fièrement leurs opinions à la face du monde et ne craignent pas de les voir contredites ou censurées, même s’ils ont parfois à exercer à ce dernier sujet une grande vigilance. Le numérique, ce sont des valeurs et des attitudes nouvellement renforcées, celles du partage, de la connivence, de la collaboration, de l’amitié, du désir, de la responsabilité, de l’écoute de l’autre, de l’attention à ses préoccupations, de la tolérance… Ce sont encore des libertés, celles de l’expression et de l’opinion, de la création, du choix et des orientations, de nouvelles navigations possibles… Ce sont des droits et des devoirs, de la culture, de la raison enfin… Ah ! la raison !

Le numérique, c’est un nouveau modèle d’humanisme, citoyen, social et politique…

Contrairement à ce que pensent nombre des marchands et des politiques qui nous gouvernent et rêvent d’asservir les citoyens au seul profit de leurs idéologies dépassées, en faisant d’eux des usagers passifs, dociles et consommateurs, tu seras une citoyenne du numérique et de l’Internet, Suzanne, si tu fais confiance à tes parents et si le loup ne te mange pas. Oui, ma Suzanne préférée, tu seras une citoyenne engagée sur le réseau. Tu collaboreras à des projets pour le bien commun et public, au partage des connaissances et des savoirs. Tu t’engageras pour la défense de ces biens culturels communs en défendant comme il convient la création et les auteurs, artistes, plasticiens, écrivains, musiciens… dont tu seras, je l’espère, contre ceux qui abusent et profitent de leur travail.

Oui, Suzanne, en toute conscience et en toute raison, j’en suis certain, tu sauras protéger ta personne, en ce qu’elle a de plus intime, contre ceux qui tentent de l’asservir.

Suzanne

Le numérique, c’est aussi de la culture, la plus complète et transversale possible… pour te  permettre d’exercer ta citoyenneté.

C’est avec tes parents et à l’école que tu devras l’apprendre… Je fais pour cela entièrement confiance en les premiers mais l’école de la République, tu le sais, je t’en ai déjà parlé, tarde à prendre le grand virage… C’est si compliqué pour elle, comprends-la. Pourtant, à l’heure où elle se penche sur la réforme de ses programmes disciplinaires, à l’heure où elle réfléchit aux connaissances et aux compétences nécessaires à la formation d’un jeune citoyen, à la formation qu’elle te devra, Suzanne, il est temps pour elle d’intégrer dans tous les apprentissages la culture numérique transversale minimale et nécessaire. Cette culture numérique doit devenir objet d’enseignement, au-delà des peurs et des fantasmes qu’elle suscite à tort, au-delà des tensions qu’elle fait émerger, au-delà des archaïsmes qu’elle peut mettre en évidence, contre ceux à qui le mot de « culture » fait hérisser le poil.

C’est nécessaire, Suzanne, pour t’exercer à mieux comprendre plus tard et déchiffrer l’information et tous les codes et messages, en particulier ceux des médias, pour mieux éclairer ta réflexion sur le monde et ses évolutions, pour mieux comprendre les enjeux philosophiques, sociétaux, économiques aussi et surtout, pour tout ce qui touche la création des œuvres, quelles qu’elles soient.

C’est nécessaire aussi, Suzanne, pour faire de toi cette jeune citoyenne émancipée et engagée, je le répète, capable de s’adapter sans difficulté aux métiers de demain, dans quelque secteur professionnel que ce soit, dont personne — oui, personne, pas même les prospectivistes les plus pertinents — ne sait ce qu’ils seront !

Le numérique, c’est d’abord de l’humain et de la culture, mais aussi, bien sûr, des technologies, des sciences et de l’économie.

Le numérique croît des sciences qui le mettent en œuvre, dans un domaine multiple et complexe qui s’enrichit d’apports divers, des mathématiques et de l’informatique bien sûr, aux sciences de la communication, à l’algorithmique, la cybernétique, la robotique… et bien d’autres, jusqu’au design même sans oublier les champs nouveaux et vertigineux de l’organisation et du traitement des données. Le numérique, ce sont aussi des technologies sans cesse renouvelées, en perpétuelle évolution, merveilleuses et si prometteuses.

Et c’est aussi un enjeu économique considérable, pour l’emploi, pour le développement, disent les spécialistes. Je veux bien les croire.

Mais le numérique est transversal, définitivement transversal, il touche, éclaire et contribue à rapprocher chacune des disciplines d’enseignement, chacun des champs du savoir et de la culture. C’est bien ce qui embête ceux qui n’y comprennent goutte, ceux qui contribuent à confisquer le débat public au point de le rendre inintelligible, ceux dont j’ai dit qu’ils étaient les néo-obscurantistes de ce nouveau millénaire, ceux qui tentent de nous faire prendre des vessies pour des lanternes et, par exemple, l’enseignement du code — lequel, d’ailleurs ? — pour l’éducation au numérique.

C’est juste pitoyable… et si dérisoire.

Là, Suzanne, je sens que tu décroches  un peu ! As-tu mieux compris ce qu’est le numérique ? C’est déjà gentil de ta part de m’avoir écouté jusqu’au bout, alors que tu préfères d’habitude faire ta propre musique en frappant les touches de ce clavier virtuel, là, sur ma tablette… Rassure-toi, dans quelques mois, quand je te  reparlerai de tout cela, toute cette agitation aura disparu aussi vite qu’elle est venue et il ne restera plus à l’école et à la société qu’à se préoccuper de l’essentiel.

Et puis, Suzanne, bientôt, je te raconterai ce qu’en pensait Socrate. Sois patiente…

Michel Guillou @michelguillou

Naturaliste tombé dans le numérique et l’éducation aux médias… Observateur du numérique éducatif et des médias numériques. Consultant, conférencier. #ovei

http://www.culture-numerique.fr/

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